Le deuil et préparer le monde de demain : Edito de Fabrice Grosfilley

En cette crise sanitaire du coronavirus, alors que le confinement est généralisé aux quatre coins de l’Europe, Fabrice Grosfilley revient dans son édito de ce jeudi 26 mars 2020 sur le décès de sa mère et les conséquences de ce confinement sur le deuil de nos proches.

Nos absents – Grand Corps Malade

C’est pas vraiment des fantômes, mais leur absence est tellement forte 
Qu’elle crée en nous une présence qui nous rend faible ou nous supporte 
C’est ceux qu’on a aimés qui créent un vide presque tangible 
Car l’amour qu’on leur donnait est orphelin et cherche une cible 

Pour certains on le savait, on s’était préparé au pire 
Mais d’autres ont disparu d’un seul coup, sans prévenir 
On leur a pas dit au revoir, ils sont partis sans notre accord 
Car la mort a ses raisons que notre raison ignore 

Alors on s’est regroupé d’un réconfort utopiste 
À plusieurs on est plus fort mais on n’est pas moins triste 
C’est seul qu’on fait son deuil, car on est seul quand on ressent 
On apprivoise la douleur et la présence de nos absents 

Nos absents sont toujours là, à l’esprit, dans nos souvenirs 
Sur ce film de vacances, sur ces photos pleines de sourires 
Nos absents nous entourent et resteront à nos côtés 
Ils reprennent vie dans nos rêves, comme si de rien n’était 

On se rassure face à la souffrance qui nous serre le cou 
En se disant que là où ils sont, ils ont sûrement moins mal que nous 
Alors on marche, on rit, on chante, mais leur ombre demeure 
Dans un coin de nos cerveaux, dans un coin de notre bonheur 

Nous, on a des projets, on dessine nos lendemains 
On décide du chemin, on regarde l’avenir entre nos mains 
Et au cœur de l’action, dans nos victoires ou nos enfers 
On imagine de temps en temps que nos absents nous voient faire 

Chaque vie est un miracle, mais le final est énervant 
Je me suis bien renseigné, on n’en sortira pas vivant 
Il faut apprendre à l’accepter pour essayer de vieillir heureux 
Mais chaque année nos absents sont un petit peu plus nombreux 

Chaque nouvelle disparition transforme nos cœurs en dentelle 
Mais le temps passe et les douleurs vives deviennent pastel 
Ce temps qui, pour une fois, est un véritable allié 
Chaque heure passée est une pommade, il en faudra des milliers 

Moi, les morts, les disparus, je n’en parle pas beaucoup 
Alors j’écris sur eux, je titille mes sujets tabous 
Ce grand mystère qui nous attend, notre ultime point commun à tous 
Qui fait qu’on court après la vie, sachant que la mort est à nos trousses 

C’est pas vraiment des fantômes, mais leur absence est tellement forte 
Qu’elle crée en nous une présence qui nous rend faible ou nous supporte 
C’est ceux qu’on a aimés qui créent un vide presque infini 
Qu’inspirent des textes premier degré 

Faut dire que la mort manque d’ironie

« Elles voient que la pierre est roulée » (Marc 16,4)

On va
Les yeux rivés
Sur les cailloux

De l’habitude
De la solitude.

On se laisse prendre
Par la pesanteur

Qui habite
Le malheur.

Mais la grâce serait de
Se laisser surprendre,

D’entendre que la vie
S’y prend autrement 

Elle roule de côté
La lourdeur,

L’épaisseur
Que l’on croyait invincible.

Elle dit de ne pas rester
Sur le seuil,

Mais de marcher
Au fond du deuil.

C’est là que veille
La très matinale parole

Qui découd le chagrin
Et tourne vers demain

                                                             Francine Carrillo – « Vers l’inépuisable »