Opinion : Enseignement 2.0 ou l’école en temps de confinement

30 juin 2020 par Angélique Tasiaux.

Voici un bel article d’Alexandra pour Cathobel.

« Avant l’ère, c’est pas l’heure! Après l’air, c’est plus l’heur… »

Une bien curieuse orthographe pour parler de l’enseignement…  Et pourtant, si l’on en croit ce que l’on vient de vivre avec le confinement, une ère est belle et bien révolue dans cette « galaxie » qu’est l’école. Un air nouveau s’y est engagé – mais que présage-t-il de bon ou de mal-heur? Vous en jugerez vous-mêmes à travers ce qui suit…

Au début du confinement, une école fondamentale s’est organisée pour ouvrir ses locaux à des profs qui emballent – en toute discrétion et distanciation – des colis alimentaires à destination des familles de leurs élèves. Un autre établissement reçoit dix ordinateurs pour les jeunes qui n’en n’ont pas et resteront ainsi en lien numérique avec leurs enseignants. En tout, 160 ordinateurs ont été donnés. Evidemment, pour 165.000 élèves, c’est peu, mais c’est déjà cela. Dans une autre école encore, les profs s’organisent pour porter leurs photocopies aux domiciles mêmes de leurs jeunes… Bref, à situation inédite, mesures créatives. Et généreuses. Ce n’est pas sans rappeler l’ADN d’institutions scolaires qui se sont édifiées sur cette fracture sociale, quand les ordres enseignants fondaient leurs toutes premières écoles dans les granges des villages ou des salles paroissiales.

Au-delà de ces gestes de premiers secours, que s’est-il passé du côté de l’enseignement pendant ces trois mois extra (et paradoxalement intra) muros?

Maintenir le lien

D’abord, une immense diversité. Car chaque école, chaque direction, presque chaque professeur a dû créer, inventer, se débrouiller tant bien que mal avec les moyens du bord. Trouver la bonne manière de contacter les collègues, mais surtout les élèves. Par les mails, le téléphone, les visioconférences ou, pour les plus chanceux, grâce aux plateformes déjà existantes. Et là, surprise. Ce sont parfois les jeunes les plus difficiles en classe qui se sont montré les plus assidus aux directs. Quant au travail à envoyer, second casse-tête: au début, il a fallu donner « du travail qui ne soit pas de la nouvelle matière ». Puis le confinement se prolongeant, « de la matière nouvelle mais qu’on ne certifie pas pour de vrai ». Puis, « du travail pour rattraper le trimestre perdu » pour finir par: « de quoi préparer l’année suivante ». Tout cela, bien sûr, en motivant des jeunes qui avaient rapidement compris que leur année était de toute façon réussie. Ce qui ne fut pas sans soulever LA question de fond: un jeune travaille-t-il pour lui-même, pour le prof… ou seulement sous la férule des points?

Des initiatives variées

Au cœur de cette diversité, des choix sont apparus: ainsi, certaines écoles secondaires ont-elles préféré ne faire rentrer que les jeunes en difficulté. Ou ne privilégier que les cours à options. Ou encore, cette intuition géniale, pour les rhétos, de proposer une « reprise par projets »: plusieurs professeurs se regroupant pour proposer des modules de formation, selon le choix d’études futures de l’élève. Dans une école fondamentale d’enseignement spécialisé, l’équipe enseignante s’est organisée pour rouvrir au plus tôt ses portes à ses jeunes élèves porteurs de handicaps parfois lourds, afin que les parents soufflent… Ainsi, certains ont privilégié l’humain, le présentiel ou les « derniers »; d’autres l’excellence, d’autres enfin pas grand-chose! Bref, partout, on a été bousculé. On a dû réfléchir, oser, être soi. Un peu comme le souhaitait, en fait, le Pacte d’Excellence. Car le scan (plan de pilotage) qui devait montrer ce que chaque école privilégie – ses objectifs généraux – s’est comme fait de lui-même. Et à nouveau, là où des milliers d’heures avaient à grand peine suffi à faire bouger de quelques centimètres l’immense paquebot scolaire, un minuscule virus l’a fait. Mais ça, c’est une autre histoire.

Enfin, il y a eu le bond numérique. Dont chacun a pu sentir tant la pertinence que les limites. La presse s’est fait largement l’écho des ratés de certains examens par le numérique. Il y a aussi eu l’exclusion générée par le matériel. On a perdu les traces de 20% de jeunes pendant le confinement, ces jeunes qui n’ont plus écrit, lu, compté et, pour certains, parlé le français pendant près de six mois et rentreront en septembre retardés d’autant. Et pourtant… quels liens créés par les contacts visuels, par les courriels individualisés, par zoom, meet, jitsi ou teams et tant de plateformes fédératrices ! Sans compter le temps et la pollution épargnée – le monde de l’enseignement a vraiment fait un bond en avant dans l’utilisation de ce 7e continent, virtuel. Au secondaire comme au fondamental! Une collègue a ainsi pu réunir par zoom toute sa classe de 3e maternelle. « C’était très vivant et super joyeux. Les enfants en avaient vraiment besoin… » 

Bref… s’il est encore un peu tôt pour relire tout ce que cette épreuve du Covid-19 nous aura causé comme pertes mais aussi apporté en gains, il n’est pas interdit de rêver. Et si cet énorme navire de l’enseignement était convoqué à une certaine forme de souplesse? A changer son rapport au temps? A revoir ses fondamentaux?

Au fond, tout cela n’est pas sans rappeler un texte très ancien, celui-là même que nous avons lu au moment du retour aux eucharisties en présentiel: « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite dans le désert… Si le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté, c’est qu’il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur » (Dt 8,2). Et le texte de poursuivre: « Il t’a fait sentir la faim, t’a donné à manger la manne, cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue… » Ne tenons-nous pas là LA question-clef à nous poser: qu’est-ce qui a été du côté de la vie, qu’est-ce qui nous a rendu plus vivants pendant ce confinement? Quelle aura été notre nouvelle nourriture, que garderons-nous de cette « manne »?

Puisse l’enseignement proclamer lui aussi son année Laudato Si post-confinementielle! Sorte de Jubilé pour une rentrée – ou peut-être ère nouvelle…?!

Alexandra BOUX